Maxime LE TEXIER

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Aujourd’hui 10 septembre: qui sont celles et ceux qui seront dans la rue? Gilets jaunes, quartiers populaires et démocratie.

« Mais qui sont ces gens? »

C’est la question qui préoccupe le pouvoir, les journalistes et les militantEs : qui sont ces gens?  

Le ras-le-bol sur la dégradation de la qualité de vie et des services publics, sur les inégalités croissantes, sur l’acharnement contre les catégories les plus précarisées de la population est généralisé mais qui sera dans la rue pour porter ce ras-le-bol ?

 

Revenir en 2018

Revenons d’abord en octobre 2018 : je me souviens de l’émergence des Gilets Jaunes et du formidable moment de repolitisation du pays qu’il a représenté.


Ce mouvement est parti sur des questions de pouvoir d’achat avec la pétition sur le prix des biens de première nécessité de ma camarade de promo de l’Académie des Futurs Leaders (cf anciens articles) Priscillia LUDOSKY. Lancée en mai, la pétition avait pris de l’ampleur en octobre autour du prix de l’essence, symbole du déclin de pouvoir de vivre d’une France oubliée, condamnée au véhicule individuel.
Des gens qui ne s’étaient jamais mobilisés, se retrouvent le samedi sur les ronds-points de la France entière. Et refont société , élaborent des revendications sous l’œil surpris de toutes les parties prenantes politiques habituelles: partis, institutions, syndicats.

Souvenons-nous. Le prix de l’essence avait rapidement baissé mais les ronds-points étaient restés occupés. Pourquoi ? Parce que des collectifs naissaient, que les situations personnelles se confrontaient et qu’une vision générale des problèmes de société émergeait : inégalités sociales, baisse du pouvoir de vivre, verticalité du pouvoir, notre système y était débattu. En bref les françaises et les français faisaient démocratie.

Certains me diront que je suis naïf quand je dis ça, pointeront l’inhomogénéité (initiale) des doléances, l’individualisme qui portait certainEs participantEs.
J’assume pleinement de dire que c’était un grand moment de démocratie, certains diront le plus grand depuis 1968 (je ne sais pas dire, je n’ai fait qu’en entendre parler de ce grand machin de 68
). Car je l’ai vécu.

Nous sommes fin 2018. Un groupe de Gilets Jaunes toulousains me demande d’animer à l’Union, grâce au prêt généreux de la salle de la mairie par mon collègue et maire Marc Péré, une assemblée générale de ces Gilets Jaunes. 80 personnes. De tous horizons.

Objectif : structurer le mouvement sur la région toulousaine et faire émerger des commissions de travail. Le contexte est tendu car déjà les Gilets Jaunes s’écharpent sur la question de la représentativité du mouvement, entre porte-parole auto-proclamés et peur de la récupération politique par les partis.

Anecdote en passant tiens : beaucoup de personnes rencontrées se disaient « apolitiques » alors que ce mouvement était ultra-politique au sens de se préoccuper profondément du fonctionnement de la Cité. On devrait donc toujours dire « apartisan » et pas « apolitique» mais comme un symptôme de la défiance envers les mouvements politiques et les partis, le mot politique est devenu suspicieux. Pour ma part il est noble donc je m’astreins à parler d’apartisan quand il s’agit de ne pas choisir sa chapelle, dont celle d’Archipel.

La veille, je prépare le matériel, un déroulé, des ateliers de construction en intelligence collective, de quoi écrire pour tout le monde etc…, tout l’attirail de l’intervenant professionnel en entreprise ou à Archipel Citoyen 😉 Et la réunion m’explose à la gueule.


« Qui est ce type ? Il roule pour qui ? Qui l’a invité ? On a besoin de personne ! ». Les mots fusent à peine les initiateurs de la réunion ont pris la parole pour me présenter, comme facilitateur bénévole. J’ai beau expliquer mon métier, que j’aiderai à faire émerger des idées et décisions en essayant de ne pas influencer le fond, c’est le blocage. Je dois abandonner totalement le déroulé prévu avec les initiateurs. Que faire ?

La colère et la défiance sont palpables. Alors je propose : « Je vais passer le micro dans la salle et vous allez me dire de quels problèmes les GJ toulousains veulent se saisir ». S’en suivent 2 heures à faire passer le micro, tenter de tenir le cadre du non-jugement des autres et du respect d’autrui, et à lister sur une grande feuille de paperboard tous les sujets. Et émergent des points de consensus, des sujets forts dont certains peuvent être regroupés (à vrai dire je ne m’en souviens que vaguement). Au bout de 2h30 se constitue ainsi un tableau des sujets prioritaires et … l’ordre du jour de la prochaine assemblée.
2h30 pour « uniquement » faire émerger l’ordre du jour de la réunion… qui devait se tenir… aujourd’hui. Pour un professionnel, une forme d’échec du point de vue de l’ « efficacité »
Mais pas du point de vue de l’humain. Car je me retrouve à la fin assis sur l’estrade, épuisé d’avoir animé des prises de parole parfois borderline, géré les mâles blancs dominants (parfois représentés par des personnes de prénom féminin), absorbé des colères. Et tour à tour plusieurs personnes viennent me voir et me disent merci. Je souris en disant que pas de quoi et que je suis désolé d’amener « si peu ». Et là un jeune homme me dit un truc du genre : « Vous vous rendez pas compte. C’est la première fois de ma vie que je peux exprimer ce que je ressens et que ce que je dis est pris en compte comme les autres, ceux qui savent parler ». Un autre regarde l’ordre du jour et me dit « C’est super tout ce qu’on a fait en 2H ! ». Je tombe des nues et je me dis que c’est ça la démocratie à laquelle j’aspire : redonner une voix aux invisibiliséEs (ce qu’Archipel est en train de réaliser en ce moment même pour les Municipales 2026 avec notre Collège Citoyen). Pas la leur prendre et l’utiliser en leur nom mais tout simplement la leur laisser et les aider à construire autour de leurs colères et en faire ressortir leurs besoins.

Par la suite le mouvement des Gilets Jaunes a continué à amener cela, le dépassement des raideurs personnelles pour le collectif. Pourquoi le RIC est-il ressorti si fort ? Pourquoi « une justice sociale, fiscale et environnementale » s’est-elle invitée au bout de 10 mois, à l’acte 45 ? Pourquoi le retour de l’ISF a-t’il émergé?
Parce qu’en discutant ensemble sur les ronds-points, il a fallu dépasser le simple prix de l’essence. L’enjeu était devenu plus gros, plus fort, plus collectif, celui d’une justice sociale qui préserve la santé de chacune et chacun, celui aussi de vouloir une place dans la prise de décision. La démocratie sortait finalement comme un sujet phare et le RIC comme première revendication (quoi qu’on en pense, ma préférence étant nettement pour les processus délibératifs plutôt que de démocratie directe) ? Je pense que c’est parce que quand on n’est pas forcément d’accord sur le fond, au moins on peut l’être sur la méthode pour travailler les désaccords, les rendre féconds comme dit Patrick Viveret. Sortir des postures d’exclusion de l’autre. Et nourrir le vivre ensemble. Faire société.

Alors oui, des sujets comme les discriminations raciales, l’immigration n’ont pas été dépassés ni même vraiment abordés car oui, il y avait surement clivage sur les ronds-points sur ces thèmes (et je reviendrais sur le pourquoi de l’absence de ces thèmes plus bas)
Mais quand même, c’était un moment incroyablement fort et long de notre démocratie. Le plus grand moment d’émancipation citoyenne depuis 68 probablement.
Et il a été piétiné totalement par le gouvernement et Macron: répression policière sans aucune commune mesure avec le passé, enterrement 1ere classe des millions de doléances, mise à la benne des conclusions de la convention citoyenne pour le climat, etc, etc…
Retour à la case départ, la résignation et/ou la colère rendues encore plus fortes.

Et donc le 10 septembre dans tout ça?

Je serai dans la rue aujourd’hui. Mais avec qui? Le Directeur de l’observatoire de l’opinion de la Fondation Jean Jaurès, Antoine Bristielle, a fait circuler un questionnaire au mois d’août sur les boucles de préparation réseaux sociaux.

Alors certes la méthode n’a pas la rigueur de la sociologie mais certains chiffres donnent de bonnes indications: “Sur une échelle gauche-droite allant de 0 à 10, 86 % des répondants se déterminent comme très à gauche, entre 0 et 2” . Il y est décrit “un profil plus jeune, mieux intégré et plus diplômé que la moyenne” et très peu de catégories sociales de l’époque des GJ (beaucoup moins d’ouvriers et de retraités)
Côté Archipel Citoyen, nous soutenons le mouvement et plusieurs archipélienNEs vont aux AGs de préparation à titre personnel et le constat sociologique est similaire.
Les revendications ne sont pourtant pas très différentes de la fin du mouvement des Gilets Jaunes mais où sont passés celles et ceux que j’avais en face de moi en 2018? Où est passé ce monsieur qui nous déclarait les larmes aux yeux, m’arrachant des larmes également “Moi, avant j’achetais le samedi des fleurs à ma femme. Aujourd’hui je peux plus. C’est pour ça que je suis là.” ? Il m’avait dit qu’il n’y connaissait rien à la politique, qu’il comprenait pas les trucs compliqués du gouvernement mais qu’il bossait dur et que tout ce qu’il voyait c’était qu’il y a avait de moins en moins d’argent sur le compte. Donc il était venu parler, comprendre.


Il ne sera probablement pas là mercredi

Et les quartiers populaires dans tout ça ?

Je me souviens de discussions début 2019 à la Reynerie ou à Bellefontaine sur les mobilisations du samedi. J’y allais pour Archipel Citoyen pour motiver les habitantEs à devenir éluEs, s’investir dans le processus novateur que nous lancions pour les Municipales 2020.


La réaction était claire: de la résignation et du dépit. “
Mais tout le monde s’en fout de nous!”. On discute Gilets Jaunes et manifestations et la réponse était claire et sarcastique : “Qu’est ce que tu crois qu’il va se passer si un rebeu pointe son nez dans les manifs? On se fait déjà péter la gueule tous les jours par la BAC. On va pas en redemander!
L’absence du combat contre les discriminations, notamment raciales, dont je parlais plus haut, trouvait sa raison première, au-delà de la question des dissensus potentiels sur la question : les premierEs concernéEs n’étaient pas représentéEs donc leurs revendications non plus. Malgré le fait que les GJ vivaient dans leur chair la répression démesurée des manifestations, la convergence des luttes ne s’était pas faite.
Absence en 2018, absence ce mercredi, encore plus que les Gilets Jaunes, ce découragement doit nous inquiéter encore plus car il est symptôme d’un fossé de défiance qui se creuse chaque jour un peu plus.

Que faire?

Demain, je retrouverai motivé et résilient, touTES mes camarades militantEs. Et malheureusement peut-être, que je n’y retrouverais qu’elles et eux…


La violence de la répression de 2018, la déception immense de 2019, le mépris abyssal du gouvernement, l’absence de lutte systémique contre les discriminations et l’ostracisation des quartiers populaires depuis des dizaines d’années, tout cela a plongé les citoyennes et citoyens dans un dégoût de la “politique” profond et qui chaque jour devient plus dur à réparer. Et l’on sait qui en bénéficie.


Tout cela pour dire à toutes celles et ceux qui veulent une ville qui prend soin, une ville qui tisse des liens, une ville qui prépare l’avenir, que plutôt que réfléchir “récupération ou pas” à propos de mercredi, nous devrions nous inquiéter de toutes les absentes et les absents.
Et nous retrousser les manches pour aller frapper aux portes, voir les gens un par un, organiser des assemblées dans l’espace public, même si ce n’est que pour écouter et construire un ordre du jour 🙂, et s’attaquer à la défiance croissante entre les citoyenNEs et les acteurs politiques.


Redonner le goût de la politique.

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